Incipit de La Vérité et ses conséquences C'était par une très chaude matinée au beau milieu de l'été: après plus de seize ans de mariage, en voyant son mari à une quinzaine de mètres, Jane Mackenzie ne le reconnut pas. Elle ramassait des laitues au jardin quand le moteur d'une voiture qui s'arrêtait devant la maison lui fit lever les yeux. Quelqu'un sortait d'un taxi, payait le chauffeur puis se mit lentement à descendre la longue allée: un homme en train de vieillir, bedonnant, les épaules voûtées, la poitrine creusée, il s'appuyait sur une canne. Jane, éblouie par la lumière brumeuse du soleil, ne distinguait pas nettement son visage, mais quelque chose chez cet homme la mit mal à l'aise et lui fit presque peur. Il lui rappelait d'autres visiteurs importuns: un inspecteur des impôts locaux qui s'était présenté à la porte peu après qu'ils eurent emménagé; un agent du FBI qui enquêtait sur un des anciens étudiants d'Alan; et le type tout dépenaillé qui, un été, deux ans plus tôt, attendait un peu plus bas dans la rue à l'entrée de l'autoroute, hélait les voitures qui passaient et demandait qu'on le conduise en ville. Si vous acceptiez, avant de sortir de voiture, il se penchait en travers du siège et, sur un ton mi-geignard mi-menaçant, il vous demandait de lui « prêter » quelques dollars.
émission de novembrehttp://www.ecrivaindumois.ch/ retourIncipit de King Cole La salle de presse du Palais du Gouverneur, une immense et vieille pièce avec son plafond haut de 25 pieds et ses larges embrasures de fenêtres, était sous une brume de fumée de tabac. Des journalistes venus des quatre coins de l'Etat, affalés sur leurs chaises, allant et venant avec impatience, attendaient le Gouverneur. De temps à autre certains d'entre eux s'approchaient des fenêtres et jetaient un regard dans le vague au-delà des lourdes colonnes doriques de la façade, du terre-plein où de grands arbres dénudés se dressaient sur des pelouses vides, ou bien des regards dans le vague au-delà du grondement de la circulation de East Broad Street et de ses vitrines qui reflétaient la noirceur du ciel gris et bas. Le Gouverneur Read Cole symbolisait quelque nouveauté dans le monde politique de l'Ohio. Gouverneur depuis près de deux ans, il comptait se représenter pour un second mandat. Durant les émeutes, et ultérieurement, durant la grande grève, ces mêmes journalistes l'avaient approché presque tous les jours, mais aucun n'avait le sentiment de le connaître.
Incipit de Un Peu d'Air frais A vrai dire, c'est le jour où j'ai étrenné mon dentier que l'idée m'est venue. Je me le rappelle très bien. Vers huit heures moins le quart, j'avais sauté du lit pour occuper la salle de bains juste avant les gosses. Un matin de janvier sinistre, avec un ciel gris-jaunâtre, un ciel sale. Par le petit carré de la fenêtre, j'apercevais le jardin de derrière, comme nous l'appelons. Dix mètres sut cinq d'un gazon pelé au milieu, entouré d'une haie de troènes. Il y a le même, avec les mêmes troènes et la même haie, dans chaque maison d'Ellesmere Road. La seule différence, c'est que là où il n'y a pas de gosses le milieu n'est pas dégarni d'herbe. J'essayais de me raser avec une vieille lame pendant que l'eau coulait dans la baignoire. Mon visage m'était renvoyé par la glace qui me montrait aussi les dents faites pour aller avec - plus bas, dans un verre d'eau posé sur la petite étagère du lavabo. Warner, le dentiste, m'avait procuré cet appareil provisoire, pour me faire patienter. Je n'ai pas une tête à faire fuir les gens, en réalité.
Incipit de Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués - C'est un mardi 8 novembre, figurez-vous, qu'on a perdu toute trace d'Alfred Katz. C'est ce jour anniversaire que nous recouvrons notre liberté. Curieuse coïncidence, n'est-ce pas ? Alexandre avait lâché ces quelques mots tout en considérant le ciel plombé, lourd d'une averse prochaine - Qui est Alfred Katz ? Alex haussa les épaules, releva le col de son pardessus. D'une mimique, il me suggéra de passer outre à ce qu'il venait de dire. C'était sans importance. Du moins pour le moment. Un des chauffeurs toussota. On n'attendait plus que notre bon vouloir. Alex et moi étions un peu embarrassés. Que pouvions nous nous dire de plus? Comment mettre fin sans trop de grandiloquence ni de ridicule à plus de mille vingt et un jours et nuits d'intimité forcée? Nous nous sommes embrassés en nous donnant, pour la bonne forme, de solides tapes dans le dos. - Je te remercie. - Moi aussi, Victor. Prends soin de toi. Nous nous sommes séparés, chacun prenant place dans son véhicule. Une grosse et massive voiture de service, noire, confortable. A peine quittions-nous la cour de l'hôpital du Valde-Grâce que les premières gouttes tombèrent. Une belle pluie parisienne, fine, froide, oubliée.