Peu à peu, je finis par comprendre que les rues de la ville n'étaient guère dangereuses. Je prenais de l'assurance. Je fis moins attention aux noms de rues et commençai à voir la ville avec des yeux moins effrayés. Je remarquai alors les différences de langues, de couleurs et de coutumes, les petites enclaves taillées dans la ville par différents microcosmes. J'en venais à adopter naturellement une attitude de voyeur: c'est quand j'avais le sentiment d'être dans un endroit auquel je restais extérieur que je me sentais le plus à l'aise. Il y avait des moments pénibles, mais ils étaient rares. C'était quand je cessais d'être l'observateur pour devenir moi-même objet d'observation, quand des Indiens ou des Noirs cherchaient à croiser mon regard en m'adressant des signes de sympathie. Alors je repensais à l'hôtesse de l'air et à ma conduite ridicule dans l'avion. Dans ces hommes, c'est moi que je retrouvais: je devinais l'aveu de faiblesse et de perte contenu dans leurs regards fraternels, leur recherche du confort le plus facile. Je considérai leur comportement comme une forme de racisme, non un racisme qui excluait mais un racisme qui annexait. Leur vision d'autrui fondée sur la couleur de la peau n'était que l'envers de la violence raciste. C'étaient les minorités identifiables qui me donnaient le plus le sentiment d'appartenir à une minorité identifiable, c'étaient elles qui me semblaient dresser les barrières les plus infranchissables. Je commençai à éviter certains quartier. Ou quand je les traversais, j'évitais soigneusement de regarder certaines choses. Retour à Casaquemada , p.211
Retourhttp://www.ecrivaindumois.ch/