Incipit de La Jolie Madame Seidenman Dans la pièce régnait la pénombre, car le juge se plaisait dans la pénombre. Ses pensées, toujours brumeuses et inachevées, répugnaient à se laisser prendre au piège de la lumière. Tout au monde est sombre et trouble, et le juge aimait creuser cette opacité du monde, c'est pourquoi il avait coutume de s'asseoir dans un coin de l'immense salon, dans un fauteuil à bascule, la tête inclinée en arrière, de sorte que ses pensées se balancent doucement au rythme du fauteuil. Il en déclenchait le mouvement par une légère poussée du pied, un coup à gauche, un coup à droite. Il portait des pantoufles en feutre qui lui montaient aux chevilles. Elles étaient fermées par une boucle en métal. Ces boucles brillaient sous la lumière d'une lampe cernée d'un abat-jour et leur éclat bleuâtre tranchait sur le fond du tapis. Le tailleur Kujawski regardait les boucles des pantoufles en feutre du juge et comptait intérieurement ce qu'allait lui coûter le tableau qu'il avait l'intention de lui acheter. Ce tableau, dans un cadre doré, était pendu au mur et représentait un bonhomme nu avec des cornes, assis sur un tonneau de vin.
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Incipit de L'Ignorance « Qu'est-ce que tu fais encore ici! » Sa voix n'était pas méchante, mais elle n'était pas gentille non plus; Sylvie se fâchait. « Et où devrais-je être? demanda Irena. - Chez toi! - Tu veux dire qu'ici je ne suis plus chez moi? » Bien sûr, elle ne voulait pas la chasser de France, ni lui donner à penser qu'elle était une étrangère indésirable: «Tu sais ce que je veux dire! - Oui, je le sais, mais est-ce que tu oublies que j'ai ici mon travail? mon appartement? mes enfants? - Écoute, je connais Gustaf. Il fera tout pour que tu puisses rentrer dans ton pays. Et tes filles, ne me raconte pas de blagues! Elles ont déjà leur propre vie! Mon Dieu, Irena, ce qui se passe chez vous est tellement fascinant! Dans une situation pareille les choses s'arrangent toujours. - Mais, Sylvie! Il n'y a pas que les choses pratiques, l'emploi, l'appartement. Je vis ici depuis vingt ans. Ma vie est ici! - C'est la révolution chez vous! » Elle le dit sur un ton qui ne supportait pas la contestation. Puis elle se tut. Par ce silence, elle voulait dire à Irena qu'il ne faut pas déserter quand de grandes choses se passent.
Incipit de La Mort au petit trot Hors d'haleine, toussant à fendre l'âme, j'étais vautré là, appuyé sur un coude; je m'efforçais de cracher une bouchée d'herbe mêlée de boue. Le cheval que je montais encore quelques secondes auparavant soulagea ma cheville de son poids, se remit sur pied avec peine et repartit d'un petit trot indifférent. J'attendais que les choses se tassent. Haletant, les os mimant la danse macabre d'après la chute, j'attendais que le sens de l'équilibre me revînt après un saut périlleux à cinquante à l'heure, suivi d'une chute en voltige. Pas de bobo. Rien de cassé. Seulement une chute, une de plus. Temps et espace: seizième haie, parcours d'obstacles de 5000 mètres, champ de courses de Sandown Park, un vendredi de novembre sous une pluie fine et persistante. Après avoir récupéré souffle et énergie, je me relevai laborieusement et songeai que c'était là une façon vraiment idiote de mener sa vie pour un adulte. En soi, la pensée me causa un choc. Jamais encore elle ne m'était venue à l'esprit. Monter des chevaux à grande vitesse en leur faisant franchir des obstacles était la seule façon que je connaissais de gagner ma vie.
Incipit de Le Courtier en tabac Dans les dernières années du dix-septième siècle, on pouvait rencontrer parmi les sots et les élégants des cabarets de Londres un personnage maigre et dégingandé du nom d'Ebenezer Cooke, plus ambitieux qu'ingénieux et néanmoins plus ingénieux que prudent, qui, semblable en cela à ses joyeux compagnons, tous censés étudier à Oxford ou à Cambridge, avait trouvé plus plaisant de se divertir de sa langue mère, l'anglais, que d'en approfondir sa connaissance, et, plutôt que de se soumettre à la rigueur des études, avait appris l'art de versifier et produit nombre pages de distiques selon le goût de l'époque, tout empanachés de « Par Jove » et « Par Jupiter », tout clinquants de rimes discordantes et pleins de comparaisons tirées par les cheveux et conséquemment sur le point de céder. Poète, Ebenezer l'était, ni pire ni meilleur que ses compagnons dont aucun ne laissa derrière lui souvenir plus insigne que sa simple postérité; mais il se distinguait d'eux en quatre points. Le premier était son extérieur: le cheveu clair et l'œil clair, efflanqué, les joues émaciées, sa taille - non, sa coupe - était de dix-neuf paumes. Ses vêtements étaient de bonne qualité et fort bien coupés, mais ils pendaient sur lui comme des voiles lofées sur de longs espars.