Incipit de Le Joueur invisible Un matin de vent, sur l'esplanade face à l'Université, et comme il retenait d'une main son chapeau, serrait de l'autre sa serviette, toute la réverbération du soleil dans ses lunettes et, au beau milieu des verres, la silhouette de son assistant accourant de très loin à sa rencontre, le professeur éprouva un méchant pressentiment... S'immobilisant à l'abri d'une guérite de ciment, il décida d'attendre là que l'autre le rejoigne. L'assistant brandissait et agitait un périodique, mais c'est à deux pas seulement que le professeur en reconnaît le titre: La Parole aux Anciens. Le-jeune homme le lui tend: - Aucune importance, monsieur le professeur. - Quoi? Qu'y a-t-il?, demanda le professeur, prunelles dilatées. - Une attaque, et des plus lâches. - Montons, dit le professeur. Pas ici. Ils parcourent vite le bout d'esplanade qui les sépare du hall, passent sous la voûte sombre de l'entrée. On salue le professeur. Ils débouchent sous les arcades du cloître, traversent diagonalement le patio, prennent par l'escalier C, entre des murs décrépis et sales. Au moment de franchir le couloir aux petites fenêtres basses, au pavement de marbre brillant, l'assistant devançait le professeur: il ralentit son allure. La lumière glisse sous leurs pas. Personne dans le couloir, les bruits du dehors leur parviennent à peine.
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Incipit de L'Etranger Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile: "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués." Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier. L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d'Alger. Je prendrai l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J'ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n'avait pas l'air content. Je lui ai même dit: "Ce n'est pas de ma faute." Il n'a pas répondu. J'ai pensé alors que je n'aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n'avais pas à m'excuser. C'était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c'est un peu comme si maman n'était pas morte. Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
retourIncipit de Drôles de frères Pardonnez-moi, mon Père, car j'ai péché. Ma dernière confession date d'il y a quatre jours. - Oui, oui. Continuez. Pourquoi semble-l-il toujours aussi impatient? Vite vite vite; ce n'est pas ainsi que l'on procède. - Euh, dis-je, voyons. (J'essayai de ne pas me laisser démonter.) J'ai eu une pensée impure, poursuivis-je, jeudi soir, pendant une publicité de crème à raser à la télévision. - Une publicité de crème à raser? (Maintenant il semblait exaspéré; c'était déjà bien assez, apparemment, que je l'ennuie à mourir, sans aussi le dérouter.) - C'est une publicité, expliquai-je, dans laquelle une dame blonde avec un accent suédois étale de la crème à raser sur le visage d'un jeune homme à la mâchoire plutôt prognathe. - Prognathe? (Plus dérouté qu'exaspéré cette fois-ci. J'avais vraiment éveillé sa curiosité.) - Ça veut dire, euh, proéminente. Une grosse mâchoire, qui dépasse, quoi. - Cela a-t-il un rapport quelconque avec le péché? - Non, non. Je pensais simplement, euh, je pensais que vous vouliez savoir, euh... - Cette pensée impure, dit-il, en coupant net ma phrase inachevée, concernait-elle la femme où l'homme? - La femme, bien sûr! Qu'est-ce que vous croyez? (J'étais choqué; on ne s'attend pas à entendre ce genre de chose en confession.) - Très bien, fit-il. Rien d'autre?
Incipit de Les Hauteurs béantes Ce livre est constitué des bribes d'un manuscrit, découvertes par hasard, c 'est-à-dire à l'insu des autorités, dans un dépotoir récemment inauguré et très vite abandonné. Le Numéro Un et ses adjoints, rangés par ordre alphabétique, assistèrent à l'inauguration officielle du dépotoir. Le Numéro Un donna lecture d'un discours historique, où il annonça que le rêve séculaire de l'humanité était à deux doigts d'être réalisé, car on percevait déjà la venue des lendemains qui sentent, c'est-à-dire du Socisme. Le Socisme est une société imaginaire qui pourrait se constituer si les individus agissaient entre eux exclusivement selon les lois de la société, mais qui, en réalité est impossible, en raison de la fausseté même de ses postulats de base. Comme toute ineptie anhistorique, le Socisme possède sa théorie fausse et sa pratique erronée, mais il est impossible de déterminer en théorie ou en pratique, où commence ici la théorie et où finit la pratique. Ivanbourg, localité qui ne localise rien, n'existe pas dans la réalité. Et même si par hasard elle existait, elle serait une pure-fiction. En tout cas, si elle est possible quelque parte ce n 'est sûrement pas chez nous, à Ivanbourg. Quoique les événements qui sont évoqués dans le manuscrit, soient, selon toute apparence fictifs, ils présentent un intérêt, en tant que témoignage des conceptions erronées que les anciens ivaniens avaient de l'homme et de la société humaine. Ivanbourg 9974