émission de décembreIncipit de La Grande Poursuite A tous ceux qui lui demandaient pourquoi il prenait du tabac à priser, Frensic répondait qu'en toute justice il aurait dû vivre au XVIIIe siècle. C'était, disait-il, le siècle qui convenait le mieux à son tempérament et à sa façon de vivre, le siècle de la raison, du style, du progrès et de l'expansion, et toutes autres qualités qui étaient si manifestement les siennes. S'il venait à apprendre que certaines qualités qui lui faisaient défaut n'étaient pas non plus de celles du XVIIIe siècle, cela le gonflait d'orgueil, à la grande stupéfaction de son auditoire, et, de façon paradoxale, le confirmait dans sa prétention d'être intellectuellement un peu de la famille des Sterne. Swift, Smollett, Richardson, Fielding et autres géants du roman primitif, dont Frensic admirait tant la maîtrise. Depuis que Frensic était devenu un agent littéraire qui méprisait à peu près tous les romans dont il s'occupait avec tant de succès, son XVIIIe siècle privé était celui de Grub Street et de Gin Lane, et il lui rendait hommage en affectant une excentricité et un cynisme qui lui valaient une renommée utile et l'armaient contre les prétentions littéraires d'auteurs invendables.
Incipit de Voyage au bout de la nuit Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'est Arthur Ganate qui m'a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C'était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l'écoute. « Restons pas dehors! qu'il me dit. Rentrons! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, qu'il commence, c'est pour les œufs à la coque! Viens par ici! » Alors, on remarque encore qu'il n'y avait personne dans les rues, à cause de la chaleur; pas de voitures, rien. Quand il fait très froid, non plus, il n'y a personne dans les rues; c'est lui, même que je m'en souviens, qui m'avait dit à ce propos: « Les gens de Paris ont l'air toujours d'être occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir; la preuve, c'est que lorsqu'il ne fait pas bon à se promener, trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C'est ainsi! Siècle de vitesse! qu'ils disent. Où ça? Grands changements! qu'ils racontent. Comment ça? Rien n'est changé en vérité. Ils continuent à s'admirer et c'est tout. Et ça n'est pas nouveau non plus.
http://www.ecrivaindumois.ch/ retourIncipit de Le Facteur Humain Depuis l'époque où, jeune recrue, il était entré dans la «Boîte», il y avait de cela plus de trente ans, Castle prenait son déjeuner dans un pub situé derrière Saint James's Street, non loin du bureau. Si on lui avait demandé pourquoi, il eût répondu que c'était à cause de l'excellence des saucisses; peut-être aurait-il préféré à la Watney une autre marque de bière amère, mais la qualité des saucisses l'emportait sur la bière. Il était toujours prêt à rendre compte de ses actes, même les plus innocents; il était toujours aussi d'une stricte ponctualité. A treize heures tapantes, chaque jour, il était donc prêt à quitter le bureau. Son adjoint, Arthur Davis, avec qui il partageait les lieux, allait déjeuner à midi juste, pour revenir, du moins en théorie, une heure plus tard. Il était entendu que, en cas de télégramme urgent, l'un d'eux devait être obligatoirement présent pour le décodage. Mais l'un et l'autre savaient pertinemment que, dans cette subdivision du département auquel ils appartenaient, il n'y avait jamais de vraie urgence.
Incipit de Une Saison ardente A l'automne de 1960, alors que j'avais seize ans et que mon père était momentanément sans emploi, ma mère rencontra un homme du nom de Warren Miller et tomba amoureuse de lui. C'était à Great Falls, Montana, à la grande époque du gisement pétrolifère de Gypsy. Mon père nous avait amenés de Lewiston, dans l'Idaho, au printemps de cette année là, persuadé que dans le Montana tout le monde - des petites gens comme lui - se faisait ou allait se faire beaucoup d'argent. Il voulait saisir sa chance au vol avant que le vent ne l'emporte. Mon père était golfeur. Un vrai pro. Il était allé à l'université mais pas à la guerre. Depuis 1944, il s'y était mis - au golf - dans de petits country clubs et sur des parcours municipaux, dans les villes prés de là où il avait grandi, prés de Colfax et de Palouse Hills, dans l'est de l'État de Washington. Pendant ce temps, en ces années où moi je grandissais, nous avions vécu à Coeur d'Aléne et à Mc Call, dans l'Idaho, puis à Endicott, Pasco et Walla Walla où ma mère et lui avaient fait leurs études, s'étaient rencontrés et s'étaient mariés.