Incipit de Le Dimanche de la vie Il ne se doutait pas que chaque fois qu'il passait devant sa boutique, elle le regardait, la commerçante, le soldat Brû. Il marchait avec naturel, joyeusement sapé de kaki, le cheveu, ce qu'on en voyait sous le képi, le cheveu taillé net et quasiment lustré, les mains le long de la couture du pantalon, les mains dont l'une, la droites se levait à intervalles irréguliers pour respecter un gradé supérieur ou pour répondre à la salutation de quelque démilitarisé. Ne soupçonnant pas qu'un œil admiratif l'épinglait chaque jour sur le trajet qui le menait de la caserne au burlingue, le soldat Brû, qui ne pensait en général à rien mais, lorsqu'il le faisait de préférence à la bataille d'Iéna, le soldat Brû se déplaçait avec l'aisance d'un inconscient. L'œil inconsciemment gris-bleu, la molletière galamment embobinée avec inconscience, le soldat Brû promenait naïvement avec lui tout ce qu'il fallait pour plaire à une demoiselle ni tout à fait jeune ni tout è fait demoiselle. Il ne savait pas. Julia pinça le bras de sa sœur Chantal et dit: - Le vlà. Tapies derrière un entassement brut de bobines et de boutons elles le regardaient passer, muettes.
Incipit de Le Fou du Tzar Avant toute chose je veux dire la raison qui me pousse à commencer ce journal. Je viens d'écrire commencer : c'est qu'en effet pour ce qui est de le tenir, impossible de savoir à l'avance si j'y parviendrai. Cela paraît si problématique! Tenir un journal, notre époque ne s'y prête guère. Ni ce pays. Et ce n'est pas du tout le genre de notre famille. S'il en sort quelque chose, ce ne pourra être en tout cas qu'un journal complètement secret. Et c'est bien ce qui me permet d'exprimer d'entrée de jeu mes motivations. Les voici: si j'ai décidé de commencer à tenir un journal, c'est que je me suis trouvé mêlé à des événements selon moi trop extraordinaires pour qu'un être raisonnable, dès lors que sa situation a fait de lui un témoin, n'essaie pas de noter ses observations. Ce témoin, peut-être manque-t-il de clairvoyance. Plus lucide, sans doute s'abstiendrait-il de rien noter. Dieu seul le sait... A dire vrai, quand je regarde en arrière, je dois reconnaître que ces événements, ce n'est pas d'hier que j'y suis mêlé. Cela fait dix ans, et même beaucoup plus. Le temps de devenir moi-même un drôle de personnage.
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retourIncipit de L'Homme qui partit en fumée C'était une petite chambre miteuse. Il n'y avait pas de rideaux et la fenêtre donnait sur un mur gris agrémenté de quelques armatures rouillées et d'une affiche délavée vantant une marque de margarine. Le carreau central de la partie gauche de la croisée manquait à l'appel et avait été remplacé par un morceau de carton découpé à la va-comme-je-te-pousse. Le papier mural était à fleurs mais la suie et l'humidité l'avaient à tel point décoloré que les motifs étaient difficilement discernables. Par endroits, le plâtre s'était effrité et la tapisserie se décollait. Ici et là, on avait essayé de la rafistoler avec du Scotch et du papier d'emballage. L'ameublement se composait de six éléments, d'un poêle et d'une gravure. Il y avait devant le poêle une boîte en carton pleine de cendres et une cafetière en alu cabossée. Le pied du lit touchait presque l'appareil de chauffage. La literie était constituée par une couche de vieux journaux. un édredon en lambeaux et un oreiller sans sa taie. La gravure représentait une fille blonde nue debout devant une balustrade de marbre. Elle était accrochée à droite du calorifère. de sorte que la personne qui se trouvait dans le lit la voyait avant de s'endormir et dès qu'elle se réveillait. On avait souligné les pétons et le sexe du modèle à coups de crayon.
Incipit de Disgrâce Pour un homme de son âge, cinquante-deux ans, divorcé, il a, lui semble-t-il, résolu la question de sa vie sexuelle de façon plutôt satisfaisante. Le jeudi après- midi il prend sa voiture pour se rendre à Green Point. A deux heures pile il appuie sur le bouton de la porte d'entrée de Windsor Mansions, il donne son nom et il entre. Il trouve Soraya qui l'attend sur le pas de la porte de l'appartement n° 113. Il va tout droit jusqu'à la chambre, plongée dans une lumière douce où flotte une odeur agréable, et il se déshabille. Soraya sort de la salle de bains, laisse tomber son peignoir et se glisse contre lui sous les draps. "Je t'ai manqué?" demande-t-elle. "Tu me manques tout le temps" répond-il. Il caresse son corps ambré couleur de miel, qu'elle n'a pas exposé au soleil; il lui écarte bras et jambes, lui embrasse les seins; ils font l'amour. Soraya est grande et mince; elle a les cheveux longs, noirs, et des yeux sombres et limpides. Chronologiquement parlant, il a l'âge d'être son père; mais si l'on va par là, on peut être père à l'âge de douze ans. Cela fait maintenant un an qu'il est un de ses clients réguliers; elle lui dorme toute satisfaction. Dans le désert aride qu'est la semaine, le jeudi est une oasis de luxe et volupté.