Incipit de Le Neveu de Wittgenstein En mil neuf cent soixante-sept, au Pavillon Hermann de la Baumgartnerhöhe, une des infatigables religieuses qui faisaient office d'infirmière a posé sur mon lit ma Perturbation, qui venait de paraître, et que j'avais écrite un an plus tôt à Bruxelles, 60 rue de la Croix, mais je n'ai pas eu la force de prendre le livre dans mes mains, parce que je venais, quelques minutes auparavant, de me réveiller d'une anesthésie générale de plusieurs heures où m'avaient plongé ces mêmes médecins qui, m'avaient incisé le cou pour pouvoir m'extraire du thorax une tumeur grosse comme le poing. Je me rappelle, c'était pendant la guerre des six jours, et, à la suite du traitement intensif à la cortisone auquel on m'avait soumis, ma face de lune se développait comme les médecins le souhaitaient; pendant la visite, ils commentaient cette face de lune dans leur style facétieux qui me forçait à rire, moi qui, à leur propre dire, n'avais plus que quelques semaines, au mieux quelques mois, à vivre. Au Pavilion Hermanm il n'y avait au rez-de-chaussée que sept chambres et dans ces chambres, treize ou quatorze patients qui n'avaient rien d'autre à attendre que la mort.
Incipit de L'Angoisse du roi Salomon Il était monté dans mon taxi boulevard Haussmann, un très vieux monsieur avec une belle moustache et une barbe blanches qu'il s'est rasées après, quand on s'est mieux Connu. Son coiffeur lui avait dit que ça le vieillissait, et comme il avait déjà quatre-vingt-quatre ans et quelques, ce n'était pas la peine d'en rajouter. Mais à notre première rencontre il avait encore toute sa moustache et une courte barbe qu'on appelle à l'espagnole, car c'est en Espagne qu'elle est apparue pour la première fois. J'avais tout de suite remarqué qu'il était très digne de sa personne, avec des traits bien faits et forts, qui ne s'étaient pas laissé flapir. Les yeux étaient ce qui lui restait de mieux, sombres et même noirs, un noir qui débordait et faisait de l'ombre autour. Il se tenait très droit même assis, et j'ai été étonné par l'expression sévère avec laquelle il regardait dehors pendant qu'on roulait, un air résolu et implacable, comme s'il ne craignait rien ni personne et avait déjà battu plusieurs fois l'ennemi à plate couture, alors qu'on était seulement boulevard Poissonnière.
Incipit de Musique funèbre Le fleuve qui sent soudain le gris, interminablement large, disparaît maintenant de tous les côtés dans la brume, c'est avant le lever du soleil. Le fleuve, qu'il est impossible de voir en son entier, indolent et gris sous son ciel de Laponie, ne veut, certains jours comme ça, presque rien. Sous son nuage de hérons roses tournoyant en cercles agités, une nouvelle brume monte sans cesse de l'eau. Tandis qu'un groupe de cigognes inquiètes craquettent dans les eaux sombres et nauséabondes des baolongs, derrière de hautes herbes que je ne vois pas, le fleuve continue sa descente, emportant tout avec la même égalité d'humeur. Depuis deux ans, je promenais des touristes sur mon bateau, de l'hôtel Diola à Ziguinchor jusqu'à l'embouchure, deux jours de voile en général, quelquefois plus si nécessaire. L'Amédée, un bon bateau qui avait appartenu au dernier gouverneur de Basse Casamance, était pourvu de trois cabines. Le boy, que j'appelais toujours monsieur Bée et qui en fait s'appelait autrement, dormait toujours sur le pont avant. Les Français voulaient toujours voir les oiseaux.
http://www.ecrivaindumois.ch/ Incipit de Kop La première rafale atteint l'homme et la femme dans le dos, les corps s'écroulent sur l'esplanade déserte devant le centre commercial. La moto accélère, deuxième rafale en passant à hauteur des cadavres, qui tressautent sous les balles. Une des portes vitrées de la brasserie à l'entrée de la galerie marchande explose. Les serveurs se jettent au sol. Le tireur brandit son pistolet-mitrailleur en hurlant de joie et le conducteur arrache son engin dans une roue arrière périlleuse. Le gérant se rue sur son téléphone. La moto fait demi-tour, franchit le terre-plein central, enfile la grande avenue à quatre voies quasiment déserte, brûle les feux rouges et disparaît. L'appel parvient à dix heures trois au commissariat de Levallois. Fusillade devant le centre commercial. Des morts ou des blessés très graves, les agresseurs à moto sont apparemment en fuite. A dix heures quarante-cinq, Lavorel entre sans cogner. Daquin, assis devant son ordinateur, une pile se notes sous les yeux, rédige un rapport sur les circuits de vente de l'ecstasy à Paris. Juste le temps de lever les yeux. - Romero vient de se faire descendre... dit Lavorel (Daquin, debout, blanc, mâchoires serrées) abattu à Levallois, par deux voyous en moto.
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