Incipit de Une Année sous silence La nuit, ma femme me regarde dormir. Elle m'observe avec une telle insistance que cela finit par m'éveiller. Mais je ne bouge pas, j'ouvre seulement les yeux. Dans mon dos, je ressens sa présence comme une courbature. Parfois elle crisse des dents pendant de longues minutes. Il me semble alors que l'on me racle les os. D'autres fois, elle allume une cigarette et recrache la fumée dans ma direction. Je cesse de respirer le temps que le nuage se dissipe. Un peu avant l'aube, elle s'assoit sur le rebord du lit pour s'enduire les mains, le visage et le cou d'une crème grasse malodorante tandis que je demeure dans ma posture de gisant. Pendant que ses doigts badigeonnent ses paupières, les miennes demeurent closes. Lorsqu'elle se recouche, je souhaite que la mort la prenne ainsi, gluante et puante. J'ignore combien de temps nous pourrons encore vivre de cette façon et supporter qu'en nous la haine se substitue au sommeil.
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Incipit de La Fille que j'ai abandonnée Malgré la banalité de la chose, je me demande si certaines lectrices ont déjà visité le logement de deux jeunes hommes. Dans le cas contraire, il est impossible de se faire une idée du laisser-aller, du désordre monstrueux et de la puanteur de leur tanière. Je conseille vivement à toutes celles ayant un frère ou un petit ami qui poursuit des études au loin, d'effectuer un jour, une descente-surprise. Aussitôt la porte ouverte, elles pousseront un cri d'horreur puis deviendront écarlates, incapables d'en dire plus. Cette histoire se passe dans l'appartement de deux étudiants, trois ans après la fin de la guerre. Quelques passages vont sans doute contrarier mes lectrices, mais ce n'est pas entièrement de ma faute. A cette époque Shigeo Nagashima et moi-même, Tsutomu Yoshioka, profitions de notre vie de célibataires. La chambre que nous partagions, située dans le quartier de Kenda, n'était pas encore envahie par la vermine mais les puces qui s'y ébattaient l'été faisaient notre fierté.
Incipit de Murphy Le soleil brillait, n'ayant pas d'alternative, sur le rien de neuf. Murphy, comme s'il était libre, s'en tenait à l'écart, assis, dans l'impasse de l'Enfant Jésus, West Brompton, Londres. Là, depuis des mois, peut-être des années, il mangeait, buvait, dormait, s'habillait et se déshabillait, dans une cage de dimensions moyennes, exposant au nord-ouest, ayant sur d'autres cages de dimensions moyennes exposées au sud-est une vue ininterrompue. Bientôt il lui faudrait s'arranger autrement, car l'impasse de l'Enfant-Jésus venait d'être condamnée. Bientôt il lui faudrait rapprendre, dans un cadre tout à fait étranger, à manger, à boire, à dormir, à s'habiller à se déshabiller. Il était assis, nu, dans sa berceuse. En tek naturel, elle était garantie contre tous les vices de fabrication, y compris les craquements nocturnes. Elle était à lui, elle ne le quittait jamais. Le coin où il était assis était abrité par une tenture du soleil, du pauvre vieux soleil de nouveau pour la trillionième fois dans la Vierge.
Incipit de L'Amateur professionnel n. m., personne qui pense que si quelque chose vaut la peine d'etre fait, cela vaut la peine d'être bien fait. amateur n. m., personne qui pense que si quelque chose vaut la peine d'etre fait, cela vaut peut-être la peine d'être bâclé. Le nom de Charlie Heller n'est pas exactement tombé dans le vocabulaire courant en Amérique. Cependant, assez de gens sont au courant de ce qu'il fit (sans forcément y associer son nom) pour faire sur le sujet un livre digne d'intérêt. Heller lui-même ne peut pas l'écrire. En entrant à la Central Intelligence Agency (CIA) il y a dix ans, il a signé le contrat habituel stipulant que la CIA avait le droit de regard sur tout ce que ses employés écrivent. La Cour Suprême des Etats-Unis, dans son insondable sagesse, apporta ultérieurement son appui à cette clause.