Les yeux fermés et sans bouger, j'écoutais la voix de Marie qui parlait à des milliers de kilomètres de là et que j'entendais par-delà les terres infinies, les campagnes et les steppes, par-delà l'étendue de la nuit et son dégradé de couleurs à la surface de la terre, par-delà les clartés mauves du crépuscule sibérien et les premières lueurs orangées des couchants des villes est-européennes, j'écoutais la faible voix de Marie qui parlait dans le soleil du plein après-midi parisien et qui me parvenait à peine altérée dans la nuit de ce train, la faible voix de Marie qui me transportait littéralement, comme peut le faire la pensée, le rêve ou la lecture, quand, dissociant le corps de l'esprit, le corps reste statique et l'esprit voyage, se dilate et s'étend, et que, lentement, derrière nos yeux fermés, naissent des images et resurgissent des souvenirs, des sentiments et des états nerveux, se ravivent des douleurs, des émotions enfouies, des peurs, des joies, des sensations, de froid, de chaud, d'être aimé, de ne pas savoir, dans un afflux régulier de sang dans les tempes, une accélération régulière des battements du coeur, et un ébranlement, comme une lézarde, dans la mer de larmes séchées qui est gelée en nous. Fuir , p.51/52
RetourIl y a deux manières de regarder tomber la pluie, chez soi, derrière une vitre. La première est de maintenir son regard fixé sur un point quelconque de l'espace et de voir la succession de pluie à l'endroit choisi; cette manière, reposante pour l'esprit, ne donne aucune idée de la finalité du mouvement. La deuxième, qui exige de la vue davantage de souplesse, consiste à suivre des yeux la chute d'une seule goutte à la fois, depuis son intrusion dans le champ de vision jusqu'à la dispersion de son eau sur le sol. Ainsi est-il possible de se représenter que le mouvement, aussi fulgurant soit-il en apparence, tend essentiellement vers l'immobilité, et qu'en conséquence, aussi lent peut-il parfois sembler, entraîne continûment les corps vers la mort, qui est immobilité. Olé. La Salle de bain , p.36/37
Dans l'eau, nous étions un petit groupe d'habitués, qui, sans pour autant se saluer, encore moins s'adresser la parole, se retrouvait là tous les matins à barboter à peu près aux mêmes heures, trouvant dans la régularité de cette circonstance la source dérisoire d'une petite satisfaction, si j'en juge, tout au moins, par mes propres réactions (mais je suis assez sentimental). Lentement, dans l'eau claire, j'écartais les bras parmi ces visages familiers, tel monsieur que j'avais aperçu la veille, telle vieille dame dont je reconnaissais le bonnet fleuri avec une pointe de gratitude émue, petit îlot de stabilité, immuable et rassurant, au milieu de cette ville qui avait connu tant de bouleversements depuis, disons, les quatre-vingts dernières années. Me concentrant sur le simple déroulement naturel de mes mouvements dans l'eau, je nageais paisiblement dans ce bassin bleuté en songeant à l'évolution de mon travail, le bain ne m'ayant jamais paru incompatible avec l'étude, bien au contraire. Les reflets du soleil, multiples, irisés, décomposés, glissaient généreusement autour de moi en miroitant le long de mes bras à chacune de mes brasses, et je continuais à travailler ainsi tranquillement à mon étude en faisant mes longueurs de bassin. La Télévision , p.166/167
Emission sur J.-P. Toussaint J.-P. Toussaint lit les premières lignes de: La Vérité sur MarieJe ne m'en étais pas rendu compte immédiatement, pas tout de suite, ni dans les minutes qui suivirent, mais plus tard, brusquement, à l'improviste, dans une sorte de panique et de vertige - malgré la difficulté, voire l'impossibilité de recouvrir de mots ce qui avait été la vie même, ce qui, dans le cours de la vie, m'était advenu dans un enchaînement naturel de faits inéluctables et silencieux, mais qui, dès lors qu'il fallait le formuler, devenait soudain incompréhensible, ou honteux, comme, peut-être, certains homicides évoqués devant une cour d'assises, qui avaient pu sembler s'inscrire dans une réalité plausible quand ils s'étaient produits, mais devenaient purement aberrants, indicibles et abstraits, avec le recul du temps, dès lors qu'ils étaient placés dans la lumière implacable des mots - , il me vint à l'esprit que c'était la deuxième fois, cette nuit, que j'introduisais mon doigt dans le corps d'une femme. La Vérité sur Marie , p.61
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