retourhttp://www.ecrivaindumois.ch/ Incipit de L'Avalée des avalés Tout m'avale. Quand j'ai les yeux fermés, c'est par mon ventre que je suis avalée, c'est dans mon ventre que j'étouffe. Quand j'ai les yeux ouverts, c'est par ce que je vois que je suis avalée, c'est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque. Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère. Le visage de ma mère est beau pour rien. S'il était laid, il serait laid pour rien. Les visages, beaux ou laids, ne servent à rien. On regarde un visage, un papillon, une fleur, et ça nous travaille, puis ça nous irrite. Si on se laisse faire, ça nous désespère. Il ne devrait pas y avoir de visages, de papillons, de fleurs. Que j'aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée: il n'y a plus assez d'air tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit.
Incipit de Sarnia Guernesey, Guernesey, Garnsai, Sarnia, qu'ils disent. Enfin, moi je ne sais pas trop. Plus je vieillis et plus j'apprends, plus je sais que je ne sais rien, moi. Je suis le plus vieux sur l'île, je crois. Liza Quéripel de Pleinmont prétend être plus vieille; je crois bien qu'elle en rajoute. Jeune femme, elle avait un anniversaire tous les deux ou trois ans, mais depuis des années maintenant, elle en a deux ou trois par an. Pour tout dire, je ne connais pas mon âge. Ma mère l'a noté sur la première page de la grande Bible; mais elle a inscrit le jour et le mois, et oublié de marquer l'année. Je suppose que je pourrais le savoir en me rendant au Greffe; enfin ça n'est pas maintenant que je vais me donner ce mal.
Incipt de Le Cercle s'est refermé Quand les gens se rencontrent sur la jetée, pour le bateau côtier, cela ne leur rapporte rien, cela ne leur coûte rien non plus, la balance est égale, déduction faite, peut-être, de la légère usure de leurs chaussures. Cela ne fait donc pas précisément de tort, mais il est rare que quelqu'un en retire un petit quelque chose. Une expérience particulière, une vision des dieux, une vraie bénédiction? Non, non! Quelques personnes, quelques caisses qui débarquent, quelques personnes, quelques caisses que l'on embarque. Personne ne dit rien, ni l'officier au bastingage ni le préposé aux marchandises, sur le quai, n'ont un seul mot à dire, ils regardent les papiers et opinent du bonnet. Et puis plus rien. Les gens ne savent guère, chaque fois, ce qu'ils vont voir, mais ils y vont.
Incipit de Comme un rat mort Doeke Algra, né à Menaldum, en Frise, vingt-huit ans plus tôt, éprouvait à l'instant un sentiment de bonheur intense. Il avait déjà connu cette euphorie quand, sur les genoux de son père, il regardait s'ébattre les chiots. Des chiots, il n'y en avait pas, mais leur mystérieuse absence faisait partie de son bonheur. Doeke Algra père, à l'époque plein de jeunesse et de vitalité, devait travailler dur et aimait à se détendre après dîner tandis que le petit Doeke, lui, préférait sautiller et se démener comme un beau diable. Il savait rester tranquille mais seulement s'il avait un but. "Les chiots vont passer devant la fenêtre dans une petite minute", disait le père Algra en câlinant son rejeton, et tous deux fixaient la campagne derrière l'étroite fenêtre d'une humble maison d'ouvrier coincée entre des saules noueux, et goûtaient ce tendre moment de chaleur sans que les chiots arrivent jamais.